Photo : Office de Tourisme de Bordeaux / F.Poincet

Le Bordeaux nouveau : ville durable?

La Ville de Bordeaux vient d’entrer cet été dans le patrimoine mondial de l’UNESCO au titre d’Ensemble urbain exceptionnel.
L’ampleur du secteur concerné est unique au monde (1 810 hectares, soit près de la moitié de la ville) et n’a d’égal que sa diversité : le centre historique, dont un kilomètre de façade homogène du XVIIIe sur les quais, un quartier d’immeubles modernes, des chapelets de petites maisons ouvrières, les « échoppes », et la grande ceinture routière des boulevards.
Cette distinction couronne un plan urbain dans cette ville moyenne de 231 000 habitants (660 000 avec la communauté urbaine) : centré autour de la construction d’un tramway ultramoderne, la ville a restauré son centre historique et s’est ouverte au fleuve, la Garonne, en réaménageant les quais de l’ancien port.



Bordeaux « la Belle endormie » comme on la surnomme là-bas, semble se réveiller et s’épousseter, en ravalant d’innombrables façades noircies par le temps et la pollution, pour redevenir la ville blonde, construite en pierre calcaire.

Les touristes semblent avoir bien répondu à ce Bordeaux nouveau. Les visites guidées ont affiché une hausse de 75 % entre les mois de juillet 2006 et 2007 (même si un été nuageux en 2007 a du amener certains vacanciers à délaisser les plages de la côte atlantique non loin pour le tourisme en ville.) La nouvelle visite Bordeaux UNESCO, grand survol en deux heures et en soirée du secteur concerné, en petit bus décapoté de trente places, affichait complet tous les soirs et a du être dédoublée début août.


Photos : Vues de Bordeaux (© Charles-Antoine Rouyer)

Centre-ville semi piéton
Les Bordelais semblent aussi redécouvrir leur ville, après le chaos des travaux du tramway et le chamboulement des voies de circulation. Il faut les voir se prélasser aux nombreuses terrasses des cafés, qui s’étirent sur les espaces piétonniers gagnés sur les voitures lors de l’implantation du tramway. Ou bien jouer les pieds nus, adultes comme enfants, résidents et touristes confondus d’ailleurs, dans le miroir d’eau aménagé sur les quais pour refléter la majestueuse Place de la Bourse.

Place de la Bourse
L’immense façade en arc de cercle et très « versaillaise », en pierre blonde coiffée d’un ruban d’ardoises bleu marine abrite une place de 4600 m2 où trône la fontaine des trois Grâces, trois femmes nues surplombant un bassin de pierre. Le soir venu, la place est somptueusement mise en valeur par le plan Lumière de la ville et scintille dans le mince film de deux centimètres du miroir d’eau.

Les moins téméraires attendent que l’eau s’écoule et se promènent alors sur la dalle de granit anthracite, dans un léger brouillard qui donne alors un aspect fantomatique, accentué le soir de faisceaux de lumière colorée.

Traverser la rivière et ses 478 mètres de large permet d’embrasser depuis la rive droite la place, son miroir d’eau et l’ensemble des 4,5 kilomètres de quais, dégagé en détruisant deux anciens hangars du port. L’occasion emprunter l’élégant Pont de pierre, une série d’arches arrondies en pierre et en brique rouge construit à l’origine par Napoléon pour franchir la Garonne et faire campagne en Espagne.

L'âge d'or de Bordeaux
Construite par l’Intendant Tourny (entre 1730 et 1750) pour servir d’écrin de pierre à la future Place de la Bourse (la place Royale à l’origine inaugurée en 1755), la façade de Tourny viendra masquer les maisons médiévales reconstruites par la suite (le Vieux Bordeaux actuel).

Ces travaux amorcent un essor architectural qui coïncide avec l’âge d’or de Bordeaux (1770-1789) et marquent le retour de la confiance du Royaume de France envers la cité gasconne aux tendances indépendantistes et longtemps tournée vers l’Angleterre.
La Ville de Bordeaux passe en effet sous la Couronne britannique après le mariage d’Aliénor d’Aquitaine, en 1154, avec Henri Plantagenêt, futur Henri II.

Anglaise et indépendantiste
Pendant près de trois siècles, les Bordelais profiteront du commerce maritime avec les Anglais, notamment leurs vins. Par la suite, Bordeaux s’enrichira également par le commerce avec les colonies (épices, sucre, café, indigo, bois) comme port de redistribution pour la France et l’Europe et aura ainsi participé au triste commerce triangulaire impliquant les esclaves africains…

Après la fin de la fin de la guerre de Cent Ans (1453), pour surveiller ces Bordelais-Anglais et les ramener dans le giron français, la France bâtira même deux Châteaux forts, de part et d’autre de la ville médiévale enserrée dans ses remparts.

La construction du Grand Théâtre, l’opéra de Bordeaux inauguré en 1780, confirme les investissements royaux dans la ville autrefois récalcitrante. En pierre blonde également, le Grand Théâtre se dresse aux abords du centre-ville semi piéton à présent, un sévère, avec son alignement de colonnes de temple romain mais agrémenté d’une enfilade de statues.

Unité architecturale néo-classique
C’est en grande partie à ce Bordeaux du XVIIIe siècle, dont les façades homogènes dites à programme de l’Intendant Tourny et l’unité architecturale classique et néoclassique sur près de deux cent ans (1730-1930) qui a valu à la ville de rentrer dans le club mondial très « select » de l’UNESCO.

La première partie de la visite Bordeaux UNESCO fait donc la part belle à ce secteur du centre-ville et met à l’honneur un homme : l’Intendant Tourny, l’artisan du Bordeaux néo-classique – dont l’urbanisme, dans la tendance des hygiénistes, aurait même inspiré le siècle suivant, le préfet de la Gironde (le département autour de Bordeaux) débauché par Napoléon III pour refaçonner Paris : un certain baron Haussmann…

Photos : Rive gauche - Le parc de la Bastide (© Charles-Antoine Rouyer)


Les grands travaux de Tourny
Les grands travaux de Tourny se découvrent d’ailleurs mieux à pied : les grandes portes en arc de triomphe, une longue place rectangulaire ombragée (où fut installée à l’origine la Fontaine de Tourny donnée à Québec et inaugurée en juillet), bordée de sobres façades néo-classiques, ornées de balcons en fer forgé et de mascarons de pierre (petites figurines), et le fameux Triangle des Grands Hommes.

Tourny rasera en effet tout un quartier du Bordeaux médiéval abritant des monastères, pour ériger au centre un petit marché couvert arrondi et toute une série de rues en étoile sur le pourtour, portant les noms d’illustres penseurs, dont Montaigne (maire de Bordeaux en 1585) et Montesquieu (originaire la région).

Le Vieux Bordeaux à pied
Ainsi, le lendemain de la visite nocturne en minibus, une visite guidée du Vieux Bordeaux en matinée est un bon complément. Déambuler dans les rues étroites du centre historique ponctuées de petites places demeure l’un des charmes d’une visite à Bordeaux. Des films historiques comme la Reine Margot ou les Misérables, ont d’ailleurs été tournés dans ces rues.

Dans les rues restaurées, les anciens pavés traditionnels laissent la place, à la nouvelle palette du design urbain : petits trottoirs de quelques centimètres à peine en calcaire blond poli et granit anthracite sur la voirie du centre semi-piéton. (La plupart des rues à sens unique sont à double sens pour les bicyclettes et équipées de bornes escamotables à carte à puce pour les véhicules des riverains.)


Photos : Le Vieux Bordeaux semi piéton (© Charles-Antoine Rouyer)

Quartier Saint Pierre
En remontant de la Place de la Bourse vers la place du Parlement, le visiteur pénètre dans le quartier Saint Pierre, le premier à avoir été restauré. Après avoir été synonyme de pauvreté et de logements insalubres, c’est aujourd’hui l’un des quartiers en vogue : appartements anciens rénovés et d’innombrables petits cafés et restaurants, pour un quartier en cours de « gentrification » et dont les nuisances sonores nocturnes mobilisent une partie des habitants.

Un passage sur les pavés de l’intime parvis de l’Église Saint Pierre néo-gothique et la visite s’enfonce dans le Vieux Bordeaux.Au détour d’un croisement se dresse alors la Porte Caillau, imposant arc de triomphe, aux formes arrondies coiffées de tourelles un peu médiévales, rappelle la présence des anciens remparts en bordure du port.

Bordeaux Monumental
Au fil des noms des rues, c’est alors toute l’histoire de la ville qui remonte à la surface, à fleur de pierre : en bordure du port, la rue des Chais-des-farines (les chais étant de vaste entrepôts habituellement destinés aux barriques de vin), la rue des Argentiers, qui accueillait les orfèvres; la rue de la Vache, la plus étroite de la ville évoquant le marché aux bestiaux non loin; la rue de la Coquille, la coquille St. Jacques symbole des pèlerinages vers Compostelle.

La visite guidée se termine à l’exposition Bordeaux Monumental, un petit survol très réussi (grandes photos murales, citations en exergue et petits textes explicatifs) même si trop succinct, qui reprend les principales étapes de l’évolution de la ville gallo-romaine jusqu’à nos jours. C’est somme toute l’embryon d’un véritable musée sur l’histoire de la ville qui manque cruellement à Bordeaux – toutes les villes n’ont pas la chance d’avoir, comme Montréal, un Musée de la Pointe-à-Callière…

Quartier Saint Michel
Mais une visite du Vieux Bordeaux ne serait pas complète sans traverser le cours Victor Hugo et passer dans le second quartier, Saint Michel, où l’on découvrira peut-être l’autre Bordeaux, au quotidien, multiculturel et d’avant les travaux, car en cours de restauration, mêlant édifices ravalés et voiries pavées refaites, aux rues accidentées bordées de maisons grisâtres.

Au cœur du village dans la ville, la place de l’église Saint Michel s’étale en grand. Autour du bâtiment néo-gothique, son immense flèche détachée s’élance dans les airs - le clocher, qui se visite d’ailleurs, offrant une vue imprenable sur les toits de tuile de Bordeaux la méridionale et sur l’arrondi du fleuve en croissant de lune, qui donna à Bordeaux son surnom du Port de la Lune.

Les matins de marché (samedis produits alimentaires, dimanches brocanteurs et lundis matin fripes), la place grouille de monde. En après-midi ou le reste de la semaine, les café-restaurants autour de la place prennent leurs aises et installent leurs terrasses et parasols de l’autre côté de la rue, sur le parvis.

Les Quais et la façade «Tourny»
Après un déjeuner sur la place – et pour une touche d’exotisme, assiette de merguez et cornes de gazelles dans l’un des petits commerces d’Afrique du Nord - cap sur les quais à deux pas.


Photos : les quais (© Charles-Antoine Rouyer)

La nouvelle promenade au bord de l’eau - ou par la ligne de tramway des quais – permet de longer depuis la Porte de Bourgogne, autre arc de triomphe, la «façade Tourny», le kilomètre uniforme de sobres maisons jumelées en pierre, de trois étages avec mansardes en ardoise. À l’autre bout, bien après le miroir d’eau, le quai des Chartrons, façade d’un autre quartier historique, celui des négociants en vin et des Protestants jadis.

Les Chartrons et anciens hangars du port
Trois hangars anciens réhabilités accueillent divers commerces, dont des cafés ou débits de glace, où profiter de la vue sur l’autre rive sur de belle chaises longues ondulantes et simplement prendre le temps de voir la ville passer : les badauds du dimanche, presque comme des touristes, qui découvrent leur nouvelle ville, tranquillement, à pied, à vélo, en patins à roues alignées, alors que plus loin, au pied des maison, le tramway bleuté au nez profilé glisse doucement au-dessus de son tapis d’herbe.

Et de se dire, à bien y réfléchir, et si ce renouveau urbain de Bordeaux pouvait bien faire figurer la ville sur une autre liste non moins honorable que celle de l’UNESCO - et ô combien déterminante pour ce même patrimoine mondial de l’humanité : la liste des futures villes durables au volet transport - en espérant qu’au volet humain, derrière ces belles façades, la «biodiversité» des habitants de tous horizons soient également représentée.


Ce reportage a été réalisé avec la participation d’Air Transat (réduction médias), de raileurope.com et de l’Office de tourisme de Bordeaux (visites guidées).

Infos pratiques
Transport :
Air Transat assure un vol direct Montréal-Bordeaux.
En train, Bordeaux-Paris : depuis la gare TGV Paris/Roissy en 4h00 ou Paris/Montparnasse en 3h00 (Raileurope.com.
Visites guidées :
. Bordeaux UNESCO, en car cabriolet, 21h30 (20h30 oct./nov./déc.), 15 Euros (21,25 $) ;
. Vieux Bordeaux à pied, 10h, L-M-J-V-D, 7,50 Euros (10,50 $) ;
. Exposition Bordeaux Monumental, 28 rue des Argentiers, entrée libre, L-S 9h3013h/14h19h, D 10-13h/14-18h, tél. : 05-56-48-04-24
. L’Office du tourisme de Bordeaux (tél. : 33 (0) 5 56 00 66 00 ou www.bordeaux-tourisme.com); également visites de Bordeaux en autocar ou à bicyclette, ainsi que des visites des vignobles de la région.
La Flèche Saint-Michel : le clocher isolé de la basilique Saint Michel de style gothique flamboyant, culminant à 114 mètres (2e de France par sa hauteur) se visite pour une vue imprenable sur Bordeaux et son fleuve ; 14-19h ; 3 euros (4,25 $) (Le Devoir, 18 août 2000)
Écoutez-Voir Bordeaux : 6 capsules audio de 3 min. pour téléphone portable à écouter depuis le tramway – ligne A, tél. 01-72-93-95-05 (Code 054-000)
Jardin botanique de la Bastide : ouvert depuis 2003 sur la rive droite de Bordeaux dans le cadre du projet urbain. À ne pas manquer notamment pour les reproductions grandeur nature des principaux écosystèmes et flore de la région. Des serres tropicales sont en construction.
Photos : le jardin botanique (© Charles-Antoine Rouyer)
Dimanches sans voiture : le premier dimanche de chaque mois, le centre-ville est un secteur sans voiture de 7h à 18h. Les Maisons du vélo de la Ville proposent 4,000 vélos, gratuitement aux habitants seulement. Location de vélos : Le 63, 63, crs Alsace et Lorraine, tél. 05-56-51-39-41 ou Pierre qui roule, 32, place Gambette, 05-57-85-80 87 (de 7 à 15 euros, demi-journée ou journée ; 10-21,25 $)
Café Utopia (Internet sans fil) : petit café et cinéma Arts et Essai aménagé dans une ancienne église, dans le quartier Saint-Pierre, au numéro 5 de la ravissante Place Camille Jullian (cafe.utopia.free.fr)
Les Docks (Hangar 15) : pour écouter un DJ diffusant de la musique «Lounge» au bord du fleuve, aménagé dans l’un des anciens réhabilités du quai des Chartrons ; DJ ven soir à partir de 22h et dim à partir de 16h ; Bar/Restaurant ; tél. 05-56-08-21-99.
Bar à vin : pour déguster les vins de Bordeaux au centre-ville, dans la maison du vin du Conseil interprofessionnel des vins de Bordeaux ; animé par de jeunes sommeliers ; assiettes gourmandise ; tous les jours de 11h à 20h; 3, cours du XXX Juillet, tél. 05-56-00-43-47 ou www.vins-bordeaux.fr.

Restaurant l’Estacade :
sur la rive droite, construit sur pilotis avec grandes baies vitrées offre une vue exceptionnelle sur la Place de la Bourse juste en face; à deux pas du Pont de Pierre et de la ligne de Tram; Quai des Queyries, 05-57-54-02-50 ou www.lestacade.com
Photo : L'Estacade (© Charles-Antoine Rouyer)


La Tupina : la référence bordelaise haut de gamme pour goûter la gastronomie typique du Sud-Ouest; dans le quartier Saint Michel à deux pas de la Porte de la Monnaie, autre petite porte en arc de triomphe (restaurant et bar cave, vente de produits également); 8, rue de la Porte de la Monnaie (tél. 05-56-91-56-37 ou www.latupina.com)
Central Pub – Quai des Queyries : sur la rive droite, cette brasserie aménagée dans l’ancienne gare ferroviaire d’Orléans offre également une vue excellente sur les quais de Bordeaux en face, notamment en soirée. À deux pas du pont de Pierre et de la ligne de Tram.
Grand Hôtel : établissement de luxe, en face du Grand Théâtre, dans un ensemble architectural classique construit en 1779, place de la Comédie entièrement piétonne ; en cours de rénovation après son rachat par la chaîne Radisson ; ouverture fin 2007 ; www.bordeaux.radissonsas.com.
Fête du vin et Fête du fleuve : en alternance fin juin, deux moments forts de la saison touristique à Bordeaux ; www.bordeaux-fete-le-fleuve.com ou www.bordeaux-fete-le-vin.com (Le Devoir, 10-11 juin 2006)
La maison Champlain à Brouage : en Charente-Maritime, à deux heures de route de Bordeaux, dans la ville natale de Champlain, la Maison Champlain remonte aux origines de la Nouvelle-France ; tél. : 05-46-85-19-16 ou www.officedetourismebrouage.com (Le Devoir, 13 août 2005)

Le tramway et le réaménagement des quais : les chiffres


Photo : Office du tourisme de Bordeaux / F. Poincet

Projet urbain de Bordeaux : un bilan contrasté

Entrevues avec l’Adjoint au Maire de Bordeaux et le chef du groupe socialiste (opposition) au Conseil municipal

Le nouveau tramway de Bordeaux est au cœur du renouveau urbain de la ville, pour un coût total de l’ensemble du réaménagement de la ville de 2 milliards d’euros (2,82 milliards $) - dont 1 236,9 milliards d’euros pour le tramway (1 745,9 milliards $).
La Mairie estime avoir réussi à recentrer l’agglomération sur le centre-ville et à inverser la tendance démographique des départs du centre vers la banlieue, sans avoir augmenté les impôts locaux depuis 1995, alors que la hausse du tourisme contribue à l’économie locale.
Mais si le volet transports durables du projet fait l’unanimité, le volet humain/social du réaménagement du centre historique notamment est critiqué du côté de l’Opposition au Conseil municipal. La «gentrification» de ces quartiers et le manque d’investissements dans les équipements collectifs suites aux dépenses du projet urbain, la deuxième phase du tramway en particulier préoccupent l’opposition.

Transports durables
Le réseau du tramway atteindra à terme 43,8 km, réparti en trois lignes. Inauguré entre 2003 et 2005 pour la première phase, le réseau sera entièrement terminé d’ici la fin 2008.
Les bordelais semblent avoir adopté ce nouveau mode de transports en commun définitivement durable. Ainsi, en 2006, le tramway a représenté plus de la moitié des voyages sur le réseau de transports en commun de Bordeaux. Parallèlement, la circulation automobile au centre-ville aurait baissé de 22 %, alors que 7 % d’usagers auraient tout simplement abandonné leur voiture, estime la Communauté urbaine de Bordeaux.

Projet urbain depuis 1995
Le réaménagement de Bordeaux émane d’un projet urbain politique, lancé dès 1995 à l’initiative du nouveau maire de Bordeaux, Alain Juppé, explique Michel Duchène, Adjoint au Maire Urbanisme, Transports, Habitat et Démocratie participative. Au cœur du projet figurait «la volonté de recentrer l’agglomération sur le centre-ville» après le constat d’un éclatement du centre au profit de la périphérie.
Le deuxième objectif visait à relier les deux rives de Bordeaux, pour rattacher notamment le quartier de la Bastide sur la rive droite (à l’Est) au reste de la ville née sur la rive gauche.
«La colonne vertébrale de ce projet est le tramway», résume Michel Duchène. La ligne A traverse ainsi transversalement toute l’agglomération et emprunte le pont de Pierre, pour remonter jusque vers les banlieues de la rive droite, Lormont et Cenon.
«Le centre a gagné 20 000 nouveaux habitants», précise l’Adjoint au maire. «Non seulement l’hémorragie démographique [vers les banlieues] a été stoppée, mais elle est inversée.»

Nouveau plan de circulation
De concert avec l’implantation du tramway, le plan de circulation au centre-ville a entièrement été remanié. Certaines grandes artères sont devenues piétonnières tout en accueillant le tramway – dont une partie des lignes bénéficie d’une alimentation électrique par un rail central, une première technique, permettant d’éviter la pollution visuelle des câbles suspendus dans les airs. «Le nouveau plan de circulation a permis de rééquilibrer la ville et de réduire la place de la voiture dans la ville», résume Michel Duchène.

Centre ville semi piéton
Le résultat est un centre-ville semi piétonnier, englobant un secteur à contrôle d’accès aux voitures de 76 hectares. Des bornes télescopiques à carte à puce ne laissent passer que les véhicules des riverains et les livreurs.
Une petite navette électrique dessert aussi ce secteur. «Je me suis inspiré de Rome, où j’avais vu ces petits bus électriques», précise Michel Duchène. Dès 2002, pendant les travaux du tramway, la Ville a ainsi déployé huit navettes électriques d’une capacité de 22 personnes, dont huit assises. Les petites roues et le rayon de braquage sont particulièrement adaptés aux ruelles étroites du centre-ville. Le plancher bas permet également un accès facile, aux personnes âgées notamment.
Les passagers montent et descendent des navettes à la demande, où ils le désirent. Une ligne bleu peinte au sol indique le parcours. «La navette a connu un engouement extraordinaire», constate Michel Duchène. A tel point qu’une fois les travaux du tramway terminé, les habitants se sont mobilisés pour éviter que la navette, temporaire à l’origine, soient maintenue. Un projet de navette fluviale, qui longerait les quais, est également en projet.

Ville à vélo
Dès 2002, La municipalité a également favorisé les déplacements à bicyclette. Dans le centre historique, les rues à sens unique pour les voitures sont à double sens pour les vélos. La Ville a également implanté plusieurs Maisons du vélo, où les habitants peuvent venir emprunter l’une des 4 000 bicyclettes mises à leur disposition gratuitement (avec caution de 200 euros – 282 $). Enfin, tous les premiers dimanches du mois, la bicyclette est la reine de la journée sans voitures mensuelle dans un secteur de 80 ha du centre-ville.

Réaménagement des quais
Autre grand volet de ce plan urbain, le réaménagement des quais a vu la ville s’ouvrir à son fleuve. Les anciennes grilles du port, déplacé en amont, ont a présent disparu, ainsi que les grues de chargement. Deux hangars ont été démolis et cinq autres réhabilités.
«Nous sommes l’une des rares villes en Europe à disposer de 4,5 kilomètres de quais, dont les superbes façades XVIIIe», souligne Michel Duchène, pour qui les quais de Bordeaux sont comparables à la beauté des quais de Vienne, en Autriche.

Restauration du centre historique
La troisième facette de ce projet urbain est une intervention de plus longue haleine : le ravalement des façades des monuments et des maisons du centre historique ainsi que la réhabilitation de nombreux logements insalubres. «Bordeaux redevient la ville blonde, construite en pierre blonde», résume Michel Duchène évoquant au passage l’autre grande métropole du Sud-Ouest de la France, Toulouse, ville rose (car construite en briques de cette teinte).
La Ville annonce, à terme, la création de 2 000 logements. «Nous avons la possibilité d’exproprier les propriétaires qui ne s’occupent pas de leur logement», souligne l’Adjoint au maire.

Financement du projet
L’ensemble de ces travaux a été réalisé sans hausse des impôts locaux depuis le lancement du projet urbain en 1995, rappelle Michel Duchène.
La Ville disposait en effet d’une «cagnotte» destinée à un projet de métro souterrain – mais remis en question notamment car le sous-sol de Bordeaux extrêmement meuble aurait rendu le projet extrêmement onéreux. Une taxe de transport sur les entreprises avait donc été instituée et s’était ainsi accumulée.
«Les travaux de la première phase ont été étalés dans le temps, depuis 1996-97» explique également Michel Duchène, pour un coût de l’ensemble du projet urbain «de 2 milliards d’euros [2,82 milliards $]», (soit deux fois le budget de la communauté urbaine en 2007 d’un milliard d’euros – 1,41 milliards $; le budget annuel de la Ville de Bordeaux s’élève à 347 millions d’Euros en 2007 – 489 millions $).

Autre son de cloche pour l’opposition
Du côté de l’Opposition au Conseil municipal de Bordeaux, le bilan du projet urbain de Bordeaux est plus contrasté. «Bordeaux s’est certes embelli depuis 1995, le classement UNESCO en témoigne», constate Jacques Respaud, Conseiller municipal et Président des élus socialistes de Bordeaux, également Conseiller à la Communauté urbaine et vice-président du Conseil Général [région] «mais c’est le cas de toutes les villes en France, en 10 ans elles se sont toutes transformées.»
L’élu bordelais souligne que le contexte économique et immobilier a grandement contribué à ce renouveau urbain, notamment la baisse des taux d’intérêt. «Alain Juppé est arrivé au bon moment. La Ville s’est désendettée très vite, ce qui a permis ces investissements importants. Mais c’est le cas de beaucoup de villes en France.»

Financement de la 2e phase plus difficile
Évoquant également la «cagnotte» du projet de métro mis en place dès 1990, Jacques Respaud estime toutefois que la seconde phase d’implantation du tramway a entraîné un manque à gagner pour d’autres aménagements de la ville, notamment dans les domaines du logement social et des équipements collectifs.
«Toute la première phase du tramway s’est déroulée de manière complètement indolore, grâce à la cagnotte et à des fonds d’état. Pour la deuxième phase, c’est autre chose. La participation de l’État a baissé et il n’y avait plus de cagnotte. Cela a été financé aux dépends d’autres équipements collectifs, les ZAC [Zones d’aménagement concerté] notamment.»
Les ZAC ou zones d’aménagement concerté sont des zones où une collectivité publique intervient pour aménager ou faire réaliser des habitations, des écoles et autres infrastructures. «Le problème à l’heure actuelle est que la Ville de Bordeaux et la CUB [Communauté urbaine de Bordeaux] n’ont pas d’argent pour financer les ZAC.»
Ainsi, selon l’élu d’opposition, seulement «26 logements sociaux supplémentaires ont été construits à Bordeaux en 2006».

«Gentrification» du centre historique
Le quartier Saint Pierre du Vieux Bordeaux, le premier a avoir été restauré, a assisté à un renouvellement important de sa population, constate Jacques Respaud. «L’établissement indépendant sous l’égide de l’État responsable des travaux a été peu contrôlé, ce qui a entraîné une modification importante de la population et une ‘gentrification’ de Bordeaux. Il y avait avant une population immigrée importante qui a du partir à l’extérieur de Bordeaux.» (Note : interrogée sur ce volet logement du plan urbain, la Ville de Bordeaux n’a pu répondre à temps pour la publication de cet article.)
Le secteur devenu très couru pour ses petits restaurants et autres bars cafés semble également être victime de son succès, selon Jacques Respaud, citant la «création d’une Association des résidents du centre-ville» pour lutter contre «les nuisances nocturnes» inhérentes aux nouveaux commerces.

Les pierres ou les gens?
L’autre parent pauvre de l’aménagement de Bordeaux serait les équipements collectifs, poursuit Jacques Respaud, citant la fermeture en septembre 2007 du dernier terrain de rugby de la municipalité, la baisse du nombre de piscines, le manque de crèches. «À Bordeaux, on finance les pierres, mais pas ce dont les gens ont besoin pour vivre, les équipements collectifs.»
Au bout du compte, le bilan de ce renouveau urbain semble contrasté pour l’opposition au conseil municipal.
«La ville est superbe et Juppé y est pour quelque chose», reconnaît Jacques Respaud. «Le tram, c’est une responsabilité communautaire [CUB], le ravalement des façades, c’est la ville, ainsi que le plan lumière, alors que les quais c’est communautaire. Mais derrière les façades, il y a de profondes inégalités. Sur Bordeaux, c’est la partie sociale qui pose problèmes,» et de conclure : «Bordeaux cache ses inégalités comme au XVIIIe siècle la façade des quais cachait le commerce négrier. Les équipements collectifs et sociaux font gravement défaut à l’heure actuelle.»

Pour en savoir plus
Bordeaux Projets (Ville de Bordeaux) : tramway, centre historique, quais
Carte du réseau du tramway

Vidéo - Les quais de Bordeaux : défilement vu de l'eau (4,05 min.)
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NOTE: cliquer sur la flèche triangulaire pour lancer la vidéo

Vidéo - Bâteau sur l'eau : les berges et les quais de Bordeaux (1,11 min.)
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